insurrectionpoetique !

UN TEXTE FONDAMENTAL DE MARC-HENRI LAMANDE

 
Marc-Henri Lamande bouleverse, tant par ses interprétations que par la  richesse inouie de ses textes. 
Qui l'a vu sur scène incarner, susurrer ou vociférer sa poésie en tumulte en gardeun souvenir marquant. 
C'est également un homme remarquable, qui par ailleurs vient de rejoindre l'aventure Insurrection Poétique ! Autant de raisons pour publier le premier de ses textes tunisiens, dont on trouvera l'intégralité sur le lien correspondant.
 
1

Je cherchais en vain la cause, le filon, la veine qui
empêche les peuples.
Ce beau pays à la chair d'oiseau, avec sa langue
roulante, accusait lui aussi
un empêchement au bonheur. Comme si être était trop.
Comme s'il y avait une justification meilleure et plus
viable à paraître en souffrance.
Malgré cela et, sans doute parce que j'y suis rôdé, je
trouvais tout merveilleux : oui c'était merveilleux
d'être encore en vie avec les couleurs de ce monde,
sous le vent rouge et sableux, d'une texture si fine
qu'il semble une main, une grande main douce avec des
doigts de fil, des articulations de coton fibreux
allant dans le pourpre ou le safran, une main suivie
de bras immenses et parfumés, des bras généreux
qui tendent une peau meilleure. Ainsi j'avais la
sensation précise que mon corps entier remontait dans
mes narines et que cette odeur qui était mienne se
transmutait par la marche et parvenait au point
exact du rêve de moi-même. Etait-ce cet ami fameux,
cet ami mort que j'avais quitté en venant à
cette vie ? Etait-ce une sorte de sublimation de sa
perpétuelle absence que les effluves remontaient
en chair jusque sous le vent ?

Et ces grandes montagnes cisaillées au couteau de
poche, prêtes à sombrer, ne portaient-elles pas sa
jeune barbe verte ? La couleur étale de la mer me
regardait enfin, mais pas un mot, pas un chant qui
eussent pu m'indiquer quelle route prendre. Toutes les
routes avaient été jetées comme mercure sur ce lit de
marbre, baves d'un escargot curieux et sommaire. Je
marchais sur la croûte du monde, sur un couvercle où
je sentais en profondeur des poches crevassées qui
avaient conservé jalousement le bonheur. Oui, ce
fameux bonheur que toute civilisation recherche. Mais
les civilisations en elles-mêmes n'existent pas, seul
existe l'homme et l'homme face à la peur se dédouble,
se triple. Sa culture est comme le serpent chinois,
ondulant de mille morts, riant par-devant, infini par
derrière, ne donnant aucun signe qu'inexorable
démission, production automatique de la parfaite
conscience, reflet de papier, enseignement par le vide
de l'ignorance. Voilà ce que je pensais devant la
route.

Sur la mer deux ou trois bateaux lourds transportant
quelque chose, des denrées utiles. Le monde des
humains n'est pas fatigué de faire la même chose.
L'essentielle occupation est donc l'humain, rien
d'autre. La pensée ne trouve pas de rebond, un jeune
écho, elle s'arrête là, dans les boutures et les
mangeons, gangrenée de gourmandises et de curiosités.
Cette pensée depuis longtemps aussi sèche que la terre
d'en haut.

Quand je regardais le sol, la qualité du sol, rien ne
présageait cela. Mais le sol était absolument
pacifique et avait tout le temps. Les hommes
commençaient à peine à en égratigner le voile. Terre
d'oignons bondissants, tu es débonnaire. Toi-même tu
es un oignon bondissant. Tous les actes et toutes les
pensées sont tes rides qui disparaîtront aux premiers
frémissements de ton dos. Un dos si rond que tu
brosses sans cesse.

Je voyais des hommes et des femmes et ils avaient leur
destin dans le dos. Même de face ils étaient de dos.
Ils s'éloignaient très vite, je ne voyais que leurs
dents dans la nuit rapide, n'entendais que leurs
ongles et le feulement courbe de leurs pensées. Alors
le marbre restait impavide et désert. C'est pour cela
que j'aimais la pierre. La pierre est une femme
porteuse d'hommes bredouilles. C'est aussi son charme
à l'homme, cette permanente défaite. Mais il n'y a
qu'une mère pour voir ça. La grande bonté fait que
toutes les mères sont borgnes. Elles ont gardé un oeil
à l'intérieur et l'autre acquiesce tout le temps.

C'est donc dans les environs de Tunis que je quittai
les routes et les travaux publics. Je savais que je
n'entendrais plus aucun chant, que je ne verrais plus
aucun feu, ne prendrais plus aucune décision qui ne me
brûleraient complètement.

Terre d'anges, pays de membres rougis à la chaux, ici
la nature a un goût intrinsèquement violent. La
douceur, c'est après, c'est dedans. Rien ne prête à
une consommation solitaire qui soit satisfaisante, il
faut être au moins nombreux.

Vos commentaires

1 Le Dimanche 6 Mai 2007 à 11:17 GMT+2, par orchis-mauve

Quel bel hommage aux vivants, il demande beraucoup de patience, mais on est récompensé. Ce texte a un souffle épique, de la bonté, de la douceur et de la force
Amitiés

2 Le Dimanche 6 Mai 2007 à 18:07 GMT+2, par aloredelam

effectivement c'est une belle aventure épicée de lire ce texte , bonne découverte ! est ce sur les scènes parisienne que tu découvres ces poètes ? nina me demande est ce que je peux aider pour l'organisation de l'évenement de l'automne ... mais je suis bien loin pour ça !
je croise les doigts pour ce soir !

3 Le Lundi 7 Mai 2007 à 07:54 GMT+2, par Chris

Epoustouflant. Presque mystique.

4 Le Mercredi 9 Mai 2007 à 00:51 GMT+2, par Nina louVe

tu sais Pascal que je l'aime beaucoup, cet être humain humain.

un jour, j'lui dirai en personne.

5 Le Samedi 12 Mai 2007 à 10:50 GMT+2, par bleu virus

Si je peux me permettre, aprés coup ton texte a fait le lien géographique avec un texte d'Albert Camus: Noces
(nouvelle se déroulant dans les ruine de Tipasa, ou la mer, les odeurs, le soleil célébrent ce lieu que je ne connait que de lecture. Mais sutout j'ai retrouvé cette teneur dans l'écriture qu'il faut sans arrêt explorer pour: voir, comprendre, interpréter .... j'aime tes changements de rythme, tes soupirs, tes ralentissements . J'aime me perdre, me retrouver, ne pas toujour tout comprendre ...bref j'ai aimé tes textes et j'y reviendrai Une phrase : ...le monde des humains n'est pas fatigué de faire les mêmes chose , juste pour celle la MERCI
et pour le reste aussi ...Amitié

Bleu.V (lien Arthemisia, Souviens toi ...

6 Le Samedi 12 Mai 2007 à 10:59 GMT+2, par bleu virus

Si je peux me permettre, aprés coup ton texte a fait le lien géographique avec un texte d'Albert Camus: Noces
(nouvelle se déroulant dans les ruine de Tipasa, ou la mer, les odeurs, le soleil célébrent ce lieu que je ne connait que de lecture. Mais sutout j'ai retrouvé cette teneur dans l'écriture qu'il faut sans arrêt explorer pour: voir, comprendre, interpréter .... j'aime tes changements de rythme, tes soupirs, tes ralentissements . J'aime me perdre, me retrouver, ne pas toujour tout comprendre ...bref j'ai aimé tes textes et j'y reviendrai Une phrase : ...le monde des humains n'est pas fatigué de faire les mêmes chose s, juste pour celle la ! .....
et pour le reste aussi ...Amitié

Bleu.V (lien Arthemisia, Souviens toi ...

7 Le Vendredi 18 Mai 2007 à 16:46 GMT+2, par Pascal Perrot

Bleu Virus, ce texte n'est pas mien, mais comme signalé, il est de Marc-Henri Lamande. Aloredelam, ce qui demeure certain, c'est que ce festival se fera. Mais je ne peux garantir l'automne, car la mise en place prend du temps. Je fouille, fouine, explore, vigilant et en état d'ouverture … J'ai découvert Marc-Henri Lamande dans un festival polyartistique, à la Guillotine, à Montreuil il y a quelques années. Je ne l'ai "retrouvé" que fort récemment, grâce à mon blog. La découverte peut surgir d'un feuilletage opiniâtre dans une librairie, dans un théâtre, un café, de partout pour peu que la curiosité soit en éveil. À la clé, nombre de déconvenues mais également des chocs inoubliables. Pendant le festival, avant ou après, promis Nina, tu le rencontreras. D'ailleurs, il ferait beau voir que les membres du crew ne se rencontrent jamais, ce serait le comble …

8 Le Mardi 22 Mai 2007 à 13:26 GMT+2, par Alain

Une sirène au sexe en croix
croque un morceau d’éternité
Comme si la vie ne tenait qu’à un mot...

Je découvre ce blog après qu'Orlando (de Rudder) m'ait invité à en contacter l'auteur... et je tombe sur ce chant poétique qui invite l'âme et le corps à un ennivrement perpétuel...
J'ai également fait quelques belles découvertes dans les liens.
A bientôt peut-être,

Alain Valet

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