insurrectionpoetique !

IL EST UNE VIE HORS DU SLAM ...

Qu'on prétende révolutionner, dépoussiérer la poésie sans avoir la moindre notion de jusqu'où celle-ci peut aller aujourd'hui ne manque pas de me surprendre. Poursuivre de telles aspirations en allant jusqu'à ignorer qui fut Pablo Neruda me semble tout aussi incongru que vouloir faire du rock'n'roll sans savoir que les Beatles, les Rolling Stones ou Presley ont existé. Ou du rap sans connaître 2 Pac, Snoop Dogg, IAM, NTM ou Notorious Big.

Même si la couleuvre est dure à avaler, passons …  Mais comment justifier que ceux-là même qui prétendent "slamer" soient dans une totale ignorance de l'histoire, pourtant relativement récente, du slam ? Du coup, votre serviteur ferait presque figure d'ancien combattant. Oui, j'ai connu l'avant-slam et celui sans lequel le slam français ne serait rien. Oui, je sais ce qu'était le slam à l'origine, ayant suivi les débuts du mouvement aux USA par Nova Mag interposé. Oui, j'ai vu débuter ses pionniers français à la Flèche d'Or, rue de Bagnolet, et au Club Club , à Pigalle …

L'histoire commence entre la fin des années 80 et le début des années 9O. Il s'agit de renouveller l'expression orale en adoptant une manière spécifique de scander les textes, entre le rap acapella et le parler-chanté, façon Miossec, Gainsbourg ou LKJ (le reggae-dub jamaïcain). Plus proche du parlé-chanté, mais ponctué par des phrasés rap ( passer sans cesse de l'un à l'autre pour former un tout homogène relève d'une performance vocale dont je suis pour ma part bien incapable), le slam devient rapidement populaire. Des tournois sont organisés. Des personnalités, comme Saul Williams, que rendra célèbre le film "Slam", en émergent. Le terme "slam"? Tout simplement une onomatopée comme "bing" ou "boum", représentant le son des gants de boxe se percutant. En effet, les initiateurs se balançaient leurs rimes en mimant le combat à chaque métaphore ( plus proche du "puncline" du rap), les mains revêtues de gants de boxe.

En France, les premiers slameurs  (Nada, Pilote The Hot, MC Clean) se produisent , sous la houlette d'Alex, l'animateur destroy à la Flèche d'Or, à Paris, le mardi, au milieu de musiciens, de jongleurs et autres phénomènes artistiques … Conjointement, Pilote The Hot et Nada l'Ange Noir réalisent que le terme "slam" n'est pas en France un terme déposé, et créent leurs propres associations. Pilote The Hot est un sketchman qui slame tendance à trois sous. Nada en est le versant sombre. Passé tumultueux, textes parlant de drogue, de prostitution, de violence … Qu'on aime ou non, on sent derrière eux - même s'il n'est pas toujours exempt de quelques facilités et dérives- un homme, un univers. Certains d'entre eux vous scotchent sur votre fauteuil. Récupérer le terme "slam" c'est éviter de prononcer deux mots maudits, tous deux totalement "ringards" : Scène ouverte et poésie. Côté Pilote, on assiste à une version rajeunie de la scène ouverte de poésie. Côté Nada, scènes ouvertes également, mais on y trouve davantage de représentants du slam et également pas mal d'apprentis rappeurs. Nada préfère bientôt la voix du one man show et fonde une équipe de choc aux côtés de Félix J et D'De Kabal avec lesquels parallèlement à ses prestations solo, il monte le Spoken Orchestra.

 

La  scène ouverte des performances orales est une longue tradition française. On en trouvait déjà au début du XXème siècle, au temps des hydropathes (auxquels appartenaient Charles Cros et Alphonse Allais, entre autres). Mais la pratique en était quelque peu tombée en désuétude. Seules quelques arrières-salles de café en proposaient (je me souviens avoir participé à l'une d'entre elles il y a pratiquement trente ans). Il y a quinze ans environ, un certain Vincent Jarry (un drôle de personnage) propose au Berry Zèbre, que des élus malveillants veulent alors transformer en parking, d'en réactiver le principe.  J'en étais. C'est le début de l'aventure. Que le dit Vincent Jarry poursuit en proposant la formule dans des cafés, parisiens tout d'abord, puis également provinciaux, car l'homme bouge beaucoup. Passe qui veut pour dire ses textes. Il fallait du culot pour le faire à l'époque. Par la suite, des participants fondent leurs propres scènes ouvertes et celles-ci commencent à se multiplier, suscitant l'intérêt de plusieurs journaux à l'époque. La qualité n'est pas plus ( pas moins non plus) au rendez-vous que dans les scènes slam, qui n'ont pas inventé la scène ouverte, mais en ont récupéré le principe et rajeuni la fréquentation et les participants. 

 

Rappelons toutefois, pour une mise en perspective, que des poètes d'importance, qui ne se réclament pas du slam, incarnent fréquement leurs poésies sur scène ( entre autres Serge Pey, le Hors Humain, Marc-Henri Lamande, La Fée Cabossée, Lola Sponge, Nina Louve …), et qu'on ne saurait par conséquent affirmer que toute poésie orale est du slam, ce qui aboutirait à des contresens évidents. En ce cas tous les poètes du Moyen Age et de la Renaissance, mais également plus proche de nous Allen Ginsberg, qui se produisait dans des stades, feraient du Slam. 

Vos commentaires

1 Le Lundi 1 Octobre 2007 à 20:20 GMT+2, par andré chenet

Excellente initiative que ce texte récapitulatif , cher Perrot tu remets les pendules à l'heure, car inous n'avons pas attendu les slamers pour jeter nos révoltes et nos passions sanglantes sur le bitume. Par exemple, que les morveux qui confondent la poesie et la pub écoutent seulement "Il n'y a plus rien" de Léo Ferré et ils prendront une grande claque dans la gueule, surtout qu'à l'époque (70 ou 71???) il fallait oser! La poésie exige une vie entière, à temps plein. Hasta lluego amigo

2 Le Mardi 2 Octobre 2007 à 09:50 GMT+2, par orchis-mauve

Je ne peux juger, je ne connais pas...mais mon opinion est que chacun a le droit (et peut-être le devoir) de sortir ce qu'il a en lui, aussi bien et fortement qu'il le peut
Amitiés

3 Le Mardi 2 Octobre 2007 à 12:04 GMT+2, par Pascal Perrot

Voici une parfaite illustration du propos du poème précédent, quant aux nouveaux codes imposés par la marge : il devient dangereux de critiquer le slam. Je reconnais parfaitement à chacun le droit de s'exprimer comme il peut, mais en ce cas le slam n'est qu'un mouvement social, un karaoké de la poésie. À partir du moment où il se pose comme un mouvement artistique, il convient de savoir de quoi l'on parle, et de faire preuve d'un minimum d'exigence et de désir de savoir. Or "démocratiser la poésie" "dépoussiérer la poésie", on n'entend que cela dans les scènes slam. Laquelle ? Celle de Musset ? Il y a beaucoup d'eau depuis qui a coulé sous les ponts.

4 Le Jeudi 4 Octobre 2007 à 19:38 GMT+2, par Jack


Si jamais il vous arrive de monter à nouveau dans le Train de nuit, il y a au wagon-bar un mot pour vous.

jack-jackyboy.blogspot.co...

5 Le Jeudi 4 Octobre 2007 à 21:57 GMT+2, par Nina louVe

Je comprends fort bien ton point de vue Pascal. J'aime bien ce que tu raconte ici. Ça m'irrite aussi de voir qu'il faille cacher le beau gros mot : poésie, pour attirer la foule salivante. Ce que je remarque ici au Québec chez les slameurs, c'est le désir de ne pas trop tapir celle-ci, de ne pas tant dénaturaliser sa beauté. Je remarque également que les gens sont affamés, z’ont faim z’ont soif de ces rimes à l’impact savoureux. Le public grandit à chaque semaine, tant, qu’il m’est arrivé d’avoir parcouru 55 km sous la neige et de revenir sous le verglas givrant sans avoir pu entrer dans la salle. C’est dire, que même l’hiver avec de piètres conditions climatiques, la foule fait la queue pour assister à ces soirées.

Le succès des événements slam… versus les spectacles de poésie boudés… Il faut comprendre, mais quoi au juste ? Peut-être est-ce le rythme (les fameux 3 minutes imposés à chaque participant), la compétition ? le public n’est pas passif, il peut gueuler son mécontentement, rire sa joie, applaudir d’émoi, protester contre les juges, presque comme au temps des tomates de Molière…

En passant, j’ai rencontré M. Pilot dans le cadre du FIL (Festival de Littérature). Celui-ci aura changé la couleur de son regard quand je lui ai dit l’admiration que j’avais pour un certain Perrot… (rire) Je m’assume, je t’ad’Or Gladiat’OR !!!! Je te couVe de tout mon respect.

Bises poétiques

6 Le Jeudi 4 Octobre 2007 à 22:34 GMT+2, par le rimailleur

Très interessant en effet. Le slam (dans sa versiona actuelle du moins de "soirée slam" : 1 poème dit, 1 verre offert) est plus un mouvement social que poétique. C'est le pendant dans le domaine de la poésie de ce qui se passe dans le domaine du journalisme et de la chronique politique et sociale au niveau des blogs citoyens. Dans les deux cas on a une affirmamtion de démocratisation, c'est à dire une remise en cause des spécialistes. On trouve ça aussi dans des sites qui remplacent la critique cinéphilique et gastronomique par un avis des interautes.

7 Le Vendredi 5 Octobre 2007 à 13:14 GMT+2, par Pascal Perrot

Mais le succès des scènes slam est parfaitement justifié. Que chacun aie le droit à la parole est en soi une idée magnifique. Juste savoir de quoi on parle. Et puis, les milieux poétiques sont tellement figés, planplan, avec une tendance à momifier les poètes de leur vivant … Il faut secouer tout ça. Je ne me contente pas de critiquer, je fais, à ma petite échelle, qui ne demande qu'à croître. Mélanger des poètes d'une grande diversité, dont l'accord n'était pas évident au départ, dans des cafés parisiens, les présenter avec mon humour caustique, je l'ai fait et cela s'est formidablement passé. J'apprécie fortement l'interactivité et fais tout pour rompre les "codes" des milieux poétiques. Mes plus belles critiques sont souvent celles d'habitués des cafés où je me produisais, qui n'étaient pas venus pour cela au départ et qui ont été séduits. J'ai souvent fait, au chapeau, des interventions impromptues dans les bars. J'ai arpenté avec l'amie Lola Sponge les terrasses des cafés de Nice et de Marseille. Convaincre les convaincus n'est pas mon objectif. Mais lorsque Lionel, maçon au chômage, insupportable quand il a bu, disant ne pas aimer la poésie, suite à une de mes prestations à Montmorillon, se met à lire Max Jacob et Pablo Neruda (il gueule à présent du Max Jacob dans le Cercle Poétique de Montmorillon), j'avoue ne pas être mécontent.
Je relativise cependant tes propos, Nina ; d'après ce que j'ai compris, l'émergence du slam au Québec est récente. À Paris, on en est pour ainsi dire à la seconde génération. Les scènes slam se sont multipliées à la vitesse de la lumière. Certaines d'entre elles n'ont pour public que les autres slameurs ( comme il en passe beaucoup, ça remplit quand même) et seuls quelques cadors ( Grand Corps Malade, Tsunami, Sakamutchi) tirent leur épingle du jeu. En Belgique, par exemple, il y a longtemps que des poètes sévèrement burnés, des anciennes comme des nouvelles générations, n'hésitent pas à se produire dans des cafés et autres lieux improbables, ne méprisent pas l'interactivité. À Paris, il y a encore tout un boulot à faire. Je m'y attache. Tous les spectacles de poésie ne sont pas boudés. Marc Henri Lamande avait rempli la Guillotine, un grand lieu à Montreuil. Idem pour le Hors Humain au Petit Hébertot (plusieurs centaines de places quand même). Les quelques centaines de places du Théatre du Rond Point étaient remplies pour les prestations d'André Velter et de Serge Sautreau. La nuit de la poésie à l'Espace Pierre Cardin était blindée de monde. Pilot, c'est une très longue histoire. Un soir, dans un bar de Montreuil, il déclame un "poème" gentillet, vaguement drôle ( à condition d'etre bien disposé) aux rimes en "ete". L'animateur me dit "tu as intérêt à faire fort de chez fort après ça". Donc, je dis "avant de balancer mon texte, je vais compléter le poème de Pilot" et je sors, sur le même rythme en pure impro (sinon ce ne serait pas drôle) "arrête un peu d'nous prendre la tête/ et fais plutôt tourner le pet". Il a tiré une gueule d'enterrement. En rap, ce n'est même pas un clash, c'est un puncline et ça fait partie du jeu. Par la suite, il a tenté de me foutre en l'air avec quelques amis une soirée à la Flèche d'Or. Il m'accueille dans ses scènes les rares fois où je m'y égare, mais je le sens un peu crispé. D'autant que dans son désir (vain) d'être accepté et reconnu par les milieux poétiques officiels, il tente de mettre de côté les textes un peu trop pamphlétaires, jouant la carte du sage, du consensuel et du facile. Jack, quel honneur de m'avoir consacré tout un article sur ton blog, par ailleurs souventt remarquable. Je te réponds en com sous très très peu.

8 Le Samedi 20 Octobre 2007 à 19:07 GMT+2, par andrée wizem


andree.wizem.over-blog.co...

9 Le Lundi 29 Octobre 2007 à 01:52 GMT+2, par Passerelle Noire

Bonjour,

Voici le terrifiant 'Programme' de Marcel Zang (sur les démocraties totalitaires; à paraître aux éditions Actes Sud-papiers) - que nous vous invitons à écouter, en cliquant sur le lien suivant
www.wat.tv/audio/671932/m...

Bien cordialement à vous

Passerelle Noire
Tel: +33 2 53 45 76 32
22, rue Copernic
44000 Nantes (FRANCE)

10 Le Mardi 5 Fevrier 2008 à 15:31 GMT+2, par eric dubois

tout ce que tu dis Pascal est exact ( tiens salut Pascal) : j'ai été le témoin et acteur de la scène ouverte avant et pendant le slam ( entre 1997 et 2003) et j'ai pu constater que le mot "slam" a servi à certains et les a enrichi pas seulement spirituellement, donner la parole à tout le monde est louable mais utopique et c'est forcément au détriment de la qualité, tout le monde n'est pas Grand Corps Malade ou Nada !!! cela dit j'ai passé de bons moments au Lucernaire, au Pataquès, à l'Abracadabar, aux Lucioles... qui m'ont beaucoup aidé pour mes prestations scéniques, je suis nostalgique des scènes slam ( avant la show-bization) faites avec pas grand chose et peu de moyens,j'ai été un pionnier ( oublié des anthologies sur le Slam comme Blah! aux éditions Florent Massot...) mais demeure surtout un poète car je continue à dire des poèmes mais dans des récitals et avec un collectif (Hélices) , à écrire et à publier - j'aime bien aussi donner à lire ! des recueils et des textes dans diverses revues... je suis un artisan du verbe !

Pour me connaitre une interview sur Fréquence Paris Plurielle 'le lire et le dire" 29/01/2008
www.wat.tv/playlist/63573...

Autres publications sur le sujet

Aucune référence pour le moment.

Vous pouvez faire référence à votre publication en utilisant ce rétrolien

Commenter cet article

*


Pour être sûr... combien font 2 + 6 ? *

Se souvenir de moi


Les champs marqués d'un * sont obligatoires
Votre commentaire sera affiché en texte brut à l'exception des liens

Créer un blog sur MaBulle. | C.G.U. - Copyright | Signaler un abusContacter l'auteurVisiter le blog parrain http://margot.mabulle.comVoir des blogs de la thématique: Lecture, poésie et littérature érotique